Musique et valeurs dans les sous-cultures

Article co-écrit avec Eglantine de Boissieu et publié dans la revue Sens Public

Take Care Take Care Take Care

Qu’attendre d’un nouvel album d’Explosions In The Sky, si ce n’est l’habituel cortège de feux d’artifice chaleureux visant à nous convaincre, une fois de plus, que La Terre n’est pas un lieu froid et mort ? A première vue, rien de plus que des entrelacs lumineux de guitares bienveillantes. Une énième version de la formule, certes gagnante, mais peut-être un peu rebattue. Et pourtant. Avec, en guise d’entrée en matière, des chœurs fantomatiques que n’aurait pas reniés Animal Collective à ses débuts, avec quelques accélérations frénétiques dignes de 65daysofstatic (Trembling Hands) et d’occasionnelles rythmiques trip hop (Let Me Back), les Texans montrent qu’ils ont plus d’une corde à leur arc (et à leurs guitares). Passés ces quelques ajouts – qui s’intègrent plus ou moins naturellement dans la trame post-rock habituelle –, on retrouve une fois encore mille et une raisons de s’émerveiller : des illuminations à base de guitares cristallines, des hymnes à la joie en forme d’instrumentaux épiques  (Last Known Surroundings) ; un univers candide mais jamais complaisant, où des mers calmes côtoient les explosions dans le ciel. Tout autant d’incitations à la confiance, comme le suggère ce titre un brin redondant, Take Care Take Care Take Care. Cette injonction répétée comme une incantation sera facile à mettre en œuvre, pourvu que l’on soit armé de ces six titres gonflés de plénitude.  

Ça ne fait pas de bruit, les feuilles


Listen to the leaves est le premier morceau de l’album Cement Postcard With Owl Colours de Phantom Buffalo.

Phantom Buffalo est un groupe de Portland, Maine, qui confectionne des airs infiniment discrets et chaleureux, chantés avec nonchalance, comme on raconte un rêve.

Et comme leur univers est feutré et cotonneux, on peut y entendre le bruit des feuilles. On y entend tout un tas de messages venus d’ailleurs, du futur ou de l’espace, des messages précieux, véhiculés par le vent dans un murmure. 

Neutral Milk Hotel, séjour dans les limbes

Mangum revient sur le devant de la scène. Curateur du ATP festival à Minehead, il va également faire une série de concerts nord-américains et britanniques. Ça peut paraître tout à fait normal ; après tout, ce n’est qu’un retour comme un autre. Pour ma part, je ne peux pas m’empêcher, à chaque fois que Mangum donne un signe de vie, d’être infiniment surprise, d’avoir l’impression de recevoir des nouvelles d’outre-tombe, l’impression d’une résurrection miraculeuse. Comme s’il était difficile de ne pas classer intuitivement Mangum dans la catégorie des perdants magnifiques, de ceux qui ont brûlé la vie par les deux bouts pour disparaître avant 30 ans.

C’est sans doute le hiatus de Neutral Milk Hotel qui alimente une telle mythologie - ces pauses équivalant à une petite mort pour des groupes qui ne rejoueront peut-être jamais ensemble. Mais dans ce cas précis, je crois que la fragilité extrême des titres de Neutral Milk ont aussi leur rôle à jouer. Comme si cette musique avaient elle-même côtoyé la mort, et qu’il n’était pas possible d’en revenir indemne. 

La mort : pas un problème, au contraire, c’est la zone d’exploration de Mangum, qui navigue aisément dans les limbes. Sur April 8th, on a l’impression d’être embarqué sur le fleuve de l’Hadès, d’admirer le paysage depuis cette embarcation funeste. On regarde et on explore ; c’est éthéré, on flotte, c’est le néant. C’est confortable et il n’y a pas de crainte à avoir. Sur l’album In the Aeroplane Over the Sea, c’est le fantôme d’Anne Frank qui vient hanter Mangum. Le chanteur lui donne forme, lui dit son amour, le tout sur un air festif qui crie la joie de vivre. Le fantôme apparaît aussi à travers des hommages “I wish I could save her in some sort of time machine”. Mais cette mort est aussi présentée comme un lieu flamboyant, paisible : “The earth looks better from the stars, just righ above from where you are”. Dans la mort on a la paix, les étincelles, un flottement paisible et sacré.

Cette sacralité habite la vie aussi, que Mangum présente comme un miracle. Le fait de partir de la mort permet justement de recréer la vie, de voir comment ses contours se dessinent. Il part en-deçà de toute incarnation : avant les limites de notre petit être animé, fini, plein de définitions et de frontières, avant ce que nous sommes, ce que nous faisons, ce que les autres font de nous.

Voir In the Aeroplane Over the Sea. L’émerveillement habite tout le morceau : “what a beautiful face I have found in this place that is circling all round the sun”. Décrire la Terre comme un simple endroit qui tourne autour du soleil, s’émerveiller d’être simplement quelque chose (“can’t believe how strange it is to be anything at all”), d’être incarné ; découvrir l’habituel, le naturel comme s’il s’agissait d’un miracle : voilà la façon qu’a Mangum de recréer le monde, de montrer sa fragilité, sa beauté. Abandonnant le point de vue des vivants, il voit ce qui se dissout face à l’éternité : une petite âme fragile. C’est de cette âme que nous parle Mangum, du miracle de son incarnation dans un monde défini, en couleurs, avec contours, son et lumière.

Bien sûr, il y a aussi toute cette saleté de la vie, bien loin de la fragilité métaphysique : tout ce qui la pollue et nous rejette hors d’elle, nous amenant à nous accrocher à ce fil fragile, ce monde possible, cette beauté éphémère. Les disputes, la misère : “your mom would stick a fork right into daddy’s shoulder, and dad would throw the garbage all accross the floor”. Mais dans tout cela, on est ramené à cette étincelle : pendant que la mère boit et que le père songe au suicide, les enfants explorent un amour naissant (“and from above you how I sank into your soul”). Toute la crasse du monde n’est qu’un moyen pour nous ramener vers le seul lieu qui compte réellement : celui où l’étincelle de la vie est montrée dans toute sa sacralité.

Ça ne se fait pas, de hurler avec autant d’acharnement dans des notes tellement aiguës qu’elles sont d’habitude l’apanage des souris. Ça ne se fait pas, de crier avec la folie de Joanna Newsom et de Regina Spector réunies, en y mettant la rage d’une Shannon Wright dans ses mauvais jours. Surtout si ces vociférations sont opérées sur fond d’entortillements noisy à la Zach Hill. Enfin, ça ne se fait pas, de générer un tel boucan et de dégager une telle vitalité ; quand on n’est que deux sur scène, avec pour seules armes une guitare électrique, l’autre acoustique, quelques percussions bricolées maison et une voix débridée. Non vraiment, ça ne se fait pas. C’est peut-être pour ça qu’on a accusé Buke and Gass de constituer une menace pour nos oreilles. C’est certainement pour ça que grâce eux, nos oreilles seront sauvées.